Le jeune Homme et le Crocodile

Un chef du village avait fait sécher une rivière pour rechercher sa fille de 16 ans, égarée depuis une journée entière. Tous les crocodiles qui vivaient dans ce cours d’eau émigrèrent vers une rivière voisine. L’un d’eux passa deux jours dans la brousse, abattu de faim et de fatigue.

Un jeune homme qui passait par là, trouva l’animal couché dans les herbes .Ce dernier s’écria d’une voix mélancolique : Accepte, mon frère, de me transporter à la rivière. Trois jours durant, je ne puis atteindre la rivière voisine. Cela depuis que votre chef a fait sécher l’eau de la rivière pour rechercher sa fille. Sauve-moi, un jour, je te ferai du bien moi aussi. Implora le Crocodile.

Emu de compassion, le jeune homme alla chercher une natte, enveloppa le Crocodile et le transporta à la rivière . Sitôt arrivé, l’animal le supplia de le jeter dans l’eau.

Le jeune homme le transporta et le mit dans la rivière, qui lui montait jusqu’à la ceinture.

Le Crocodile, encore insatisfait, le supplia : Amène-moi dans l’eau profonde, je t’en prie. Je n’ai point de force pour m’y rendre moi-même, car je suis très affamé. Le jeune homme le conduisit à l’ endroit où l’eau l’atteignait jusqu’au cou. Il le déposa là-bas. Sitôt dans l’eau , le Croco tint le jeune homme par le bras et lui dit : Je ne te lâche pas, car je ne peux pas trouver une autre nourriture. Il vaut mieux que je te mange pour que j’aie un peu de force, si non je meurs de faim.

Le jeune homme s’effraya : Seigneur, pourquoi voulez-vous me tuer, après tant de services que je vous ai rendus ?

Et le Croco de répliquer : Insensé ! Veux-tu que je meure de faim ?

Le jeune homme lui dit : Alors, Seigneur, acceptez que nous demandions d’abord l’avis des autres. Le croco le lui concéda, mais limita à quatre le nombre de personnes à consulter

La première venue fut la vieille vache. Le Croco s’adressa à elle en ces termes : Mère la vache, un homme vertueux, qui fait du bien aux autres, mérite-il récompense ou châtiment ?

La vieille vache s’inclina et but quelques gorgées d’eau. Se relevant, elle dit : Lorsque j’étais jeune, je mettais bas deux à trois petits à la fois. Les douze fermes que vous voyez là plus loin sont remplies de mes petits. A cette époque là, on me menait paître dans des prés verts, où je trouvais toujours du bon pâturage. On me conduisait à la rivière , on me faisait boire puis on me lavait. Quand je tombais malade, je recevais tous les soins nécessaires, on m’abreuvait de lait. Mais aujourd’hui, devenue improductive et bonne à rien, je suis rejetée et oubliée. C’est cela la récompense de la vertu. Ayant ainsi parlé, la vieille vache se retira. Le crocodile dit au jeune homme : As-tu bien entendu cette réponse ?

Arrive ensuite une vieille femme portant une calebasse sur la tête. Le crocodile lui pose la même question. La vieille dame répondit en ces termes : Regarde- moi donc ;toute vieille, je viens chercher de moi-même de l’eau à la rivière. Pourtant, j’ai six garçons et sept filles. Après la mort de leur père, je me coupais tous les jours en morceaux pour leur trouver de quoi manger et de quoi se vêtir. Et c’était toujours moi qui devais leur procurer du savon pour les soins.

Maintenant qu’ils ont grandi, ils ne se soucient guère de moi. J’habite dans un taudis, où je suis livrée aux méfaits des intempéries. Voilà la récompense de celui qui fait du bien aux autres.

Arrive le tour d’un vieil homme de passer par là. Le Croco lui pose sa question. Et l’homme de répondre, dit : J’étais la personne la plus riche de ce village, j’avais des greniers pleins de vivres ; mes femmes et mes enfants mangeaient tous les jours à leur faim. Je prêtais de l’argent sans intérêt. Et maintenant que je suis devenu invalide, qui peut encore penser à moi ? Même ceux qui bénéficiaient de mes largesses, aujourd’hui ils se moquent de moi. Certains vont jusqu’à me battre dans ma propre maison. C’est cela la récompense de tous mes bienfaits.

Ainsi, je suis persuadé qu’il est inutile de voler au secours de celui qui se noie.

Et le Crocodile content de la réponse, dit au jeune homme : As-tu entendu ?

Le jeune homme de répliquer : Bien sûr, Monseigneur, mais interrogeons la quatrième personne.

C’est alors qu’arrive enfin Ilunga, Homme-Dieu. On lui pose la fameuse question. L’ayant écoutée, il s’exclama : Pourquoi vous mentez-vous l’un à l’autre ? Est-ce que la lumière peut s’appeler ténèbres  ?

Eh bien ! Pour me permettre de trancher judicieusement votre différend, racontez-moi, je vous en prie, les choses telles qu’elles se sont passées dès le début.

Après avoir tout entendu, Ilunga Homme-Dieu demande au jeune homme : Toi, peux-tu encore une fois transporter le Crocodile ? Le jeune homme répond : Oui, je le peux. Ilunga, poursuivant sa procédure, ajoute : Si tel est le cas, porte-le de nouveau et retournons à l’endroit où tout a commencé ; et c’est là que toute l’affaire sera réglée.

Le jeune homme chargea encore le Crocodile sur ses épaules et le ramena à ce point de départ. Lorsqu’ils sont arrivés à cet endroit, Ilunga , Homme-Dieu s’écria : N’ai-je pas vu souvent ton père et tes oncles manger avec appétit de cette nourriture que tu portes ? Continue donc ta marche, et va la leur apporter, ils s’en réjouiront et t’en remercieront vivement.

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